dans la malle du « daron »

dans la malle du « daron »


Histoire d’un livre. Yancouba Diémé s’est donné pour mission de retracer l’itinéraire de son père, des rizières de Basse-Casamance à la retraite en France.

Par Publié aujourd’hui à 06h00

Temps de Lecture 6 min.

A Elinkine, en Casamance, dans les années 1960.
A Elinkine, en Casamance, dans les années 1960. AFP

« Boy Diola », de Yancouba Diémé, Flammarion, 192 p., 17 €.

A l’instar de la trajectoire de son père déployée dans Boy Diola, la ­genèse du premier roman de Yancouba Diémé doit beaucoup au destin et au hasard. Ainsi, le lecteur et écrivain précoce, né en 1990 à Villepinte (Seine-Saint-Denis), est très tôt désigné par ses grands frères comme celui qui doit raconter l’histoire du « daron », Apéraw. Ce qui n’est pas au cœur des préoccupations de l’adolescent, qui participe au club de lecture du lycée Suger à Saint-Denis, lit avant ses 15 ans tout Boris Vian, Mark Twain et Jack London, et cultive un style de « poète ghetto ». Lauréat de deux concours de nouvelles, il s’oriente vers des études littéraires – une licence d’anglais à l’université ­Paris-Diderot. C’est à ce moment-là, en 2009, que la « mission » d’écrire sur le père commence à faire son chemin.

Sans cérémonie

Plus précisément en ce « jour de gloire » (qui donnera son titre à un chapitre du roman), où Apéraw, qui a vu le jour en Casamance ­ (Sénégal), reçoit une lettre lui annonçant qu’il est naturalisé, après plus de quarante années passées sur le sol français. Yancouba Diémé s’attend à voir son père sauter de joie. Or celui-ci range le papier, sans cérémonie. Le fils n’ose pas ­insister, mais commence à écrire un texte calqué sur l’incipit de L’Etranger de Camus : « Aujourd’hui mon père est devenu français, ou peut-être hier, je ne sais pas… »

« Je suis revenu dans le salon avec un bloc-notes et un stylo, ce qui a mis mon père en colère. Il aurait pu me chicoter si j’avais eu cinq ans de moins », Yancouba Diémé

Un an plus tard, le père et le fils regardent un reportage télévisé à propos de migrants échoués sur une plage en Corse. Apéraw ­déclare : « C’est comme moi. » Rien de plus. « J’ai réalisé que je ne savais rien de l’arrivée de mon père en France, raconte Yancouba Diémé. Je suis revenu dans le salon avec un ­bloc-notes et un stylo, ce qui l’a mis en colère. Il aurait pu me chicoter si j’avais eu cinq ans de moins ! »

Alors, Yancouba Diémé se met à écrire, en cachette. Les mains ­vides, il retourne voir son père, l’écoute en le laissant « mener la danse ». Pipe à la bouche, du fond de son fauteuil, Apéraw relate, dans le désordre de ses souvenirs et par fragments : son enfance dans les rizières à Kagnarou ; la fuite des animaux annonciatrice de la grande sécheresse et l’exode vers Bignona, puis Dakar ; le Liberia et Abidjan au début des années 1960 ; le retour à Dakar et l’attente d’un bateau vers l’Amérique et la France ; l’arrivée à ­Paris en 1969 ; le licenciement de Citroën après quatorze années de service ; enfin, les missions ­d’intérim dans les aéroports, le corps cassé, jusqu’à la retraite. « Parfois, mon père oublie, se trompe, ou raconte une autre version. Sur ses papiers, il est écrit qu’il est né le 31 décembre 1944, mais c’est une invention. D’après mes recherches et ce qu’il a vécu, il est forcément né plus tôt. »



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