De Team Sky à Ineos, changement d’époque mouvementé pour l’équipe de Christopher Froome

De Team Sky à Ineos, changement d’époque mouvementé pour l’équipe de Christopher Froome


Jim Ratcliffe, patron d’Ineos, Christopher Froome et Dave Brailsford présentent le nouveau sponsor de l’équipe, le 1er mai dans le Yorkshire.
Jim Ratcliffe, patron d’Ineos, Christopher Froome et Dave Brailsford présentent le nouveau sponsor de l’équipe, le 1er mai dans le Yorkshire. MARTYN HERMAN / REUTERS

Comme les plus grandes opérations de communication, celle-ci s’est faite sur un fond vert : le vert des campagnes du Yorkshire, où le Team Sky est officiellement devenu Ineos mercredi 1er mai. En changeant de sponsor et de nom, l’équipe cycliste britannique ne s’est pas débarrassée de l’atmosphère de controverse qui l’entoure : elle s’attend aux piques et aux fourches sur le Tour du Yorkshire, qui s’élance ce jeudi 2 mai.

Pour une fois, il n’est pas question de ses performances mais de la nature même de son sponsor : la multinationale Ineos est un conglomérat pétrochimique, ardent partisan de l’exploitation du gaz de schiste. Notamment dans le Yorkshire, où Ineos a plusieurs projets d’exploration de puits. L’opinion britannique rejette, pour une large part, la fracturation hydraulique, pratique nécessaire pour exploiter cette ressource naturelle mais jugée dangereuse pour l’environnement par ses opposants. Les perspectives d’avenir du gaz de schiste en Grande-Bretagne sont proches du néant en raison des normes en vigueur.

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Le choix d’un paysage de campagne bucolique pour la présentation de l’équipe renforcera les convictions des détracteurs d’Ineos, qui considèrent cet investissement dans le cyclisme comme une opération de « greenwashing ». Jusqu’à dimanche, sur les routes de la course organisée par Amaury Sport Organisation (ASO, propriétaire du Tour de France), les défenseurs de l’environnement promettent de manifester leur opposition : ils ont commandé 15 000 masques figurant le patron d’Ineos, Jim Ratcliffe, coiffé de cornes diaboliques. Quatre élus de Doncaster, d’où la course s’élance jeudi, n’y participeront pas en raison de la présence d’Ineos.

« L’industrie du tabac a été interdite de sponsoring sportif en raison de ses effets néfastes sur la santé, rappelle Simon Bowens, de la section britannique des Amis de la Terre en Grande-Bretagne. Cela devrait aussi s’appliquer aux énergies fossiles qui ont des effets désastreux sur la santé de la planète. »

En rouge et noir

Les propos abrupts tenus, mercredi, par Jim Ratcliffe, propriétaire d’Ineos, ne devraient pas apaiser la colère des défenseurs de l’environnement : « La majorité des groupes opposés à la fracturation hydraulique n’y connaissent rien. Je ne m’y risquerais pas si c’était dangereux. Tout ce que l’on fait, c’est propulser de l’eau dans le sol, ça assouplit un peu la roche. »

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« Mercredi, il n’y avait absolument pas de manifestant lors de la présentation de l’équipe », se réjouit Fran Millar, directrice des opérations de l’équipe Ineos. Et pour cause : soucieux d’empêcher les activistes de gâcher sa fête, Ineos avait tenu secret le lieu de la conférence de presse, convoyant elle-même les journalistes.

Jim Ratcliffe et le manager de l’équipe, Dave Brailsford, sont arrivés en hélicoptère pour présenter le maillot porté par son leader, Christopher Froome, quatre fois vainqueur du Tour de France. Il sera « burgundy », en version originale, virant du noir au rouge, ce qui collera avec l’idée que s’en font la plupart de ses adversaires : cette équipe, c’est l’enfer.

Le Team Sky, matière explosive

Agriculteurs, ouvriers du livre ou activistes politiques, les manifestations ne sont pas nouvelles dans l’histoire du cyclisme, mais c’est bien la première fois qu’elles visent un sponsor d’équipe. Aucune contestation d’ampleur n’a suivi l’arrivée de Total dans le peloton – sur Paris-Roubaix, il y a un mois – ou du groupe d’exploitation minière Orica, entre 2012 et 2017. Sponsorisées par des pays au bilan douteux en matière de respect des droits de l’homme, les équipes Bahreïn-Merida et UAE-Emirates (Emirats arabes unis), roulent dans l’anonymat depuis deux saisons.

Mais le Team Sky a l’art de confronter le cyclisme à ses contradictions. Jamais le vélo ne s’était soucié de l’abus des autorisations thérapeutiques pour contourner les règles antidopage, de la domination financière d’une équipe sur ses rivales ou de l’éthique d’un sponsor. Avec l’équipe britannique, tout cela a posé problème, notamment du fait de l’obstination des médias locaux à enquiquiner Dave Brailsford, l’arrogant patron du Team Sky-Ineos.

Il faut reconnaître à la tête pensante du cyclisme britannique un certain art de la provocation : le voilà épousant un grand pollueur huit mois après avoir promu la sauvegarde des océans sur le Tour de France, et l’intronisant dans une région où il est synonyme de menace environnementale.

Départ de Rod Ellingworth

Le Team Sky s’est toujours accommodé d’un climat éruptif et des sifflets au bord des routes. Il est probable que la contestation, en l’espèce, ne dure pas au-delà de cette semaine dans le Yorkshire. Les préoccupations de Dave Brailsford sont ailleurs : dans la gestion de la fin de l’ère Christopher Froome et Geraint Thomas, et la préparation bien entamée de l’avenir, incarné par Egan Bernal.

A cet égard, les derniers jours du Team Sky, fin avril, furent tout en contraste. Sur le Tour des Alpes, deux jeunes de l’équipe, Pavel Sivakov (Franco-Russe, 21 ans) et Tao Geoghegan Hart (Britannique, 24 ans), ont signé un doublé retentissant. Mais l’affable Rod Ellingworth, véritable patron sportif de l’équipe, a également annoncé qu’il rejoindrait en fin de saison la formation Bahreïn-Merida.

Cet entraîneur, fondateur du système de formation du cyclisme britannique, dénicheur de Mark Cavendish et Geraint Thomas, était une part importante du succès du Team Sky. Son départ discret occupe sans doute davantage les nuits de Dave Brailsford que l’arrivée mouvementée de Jim Ratcliffe.

Clément Guillou





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