En Gambie, la capitale Banjul vit au rythme quotidien des coupures de courant

En Gambie, la capitale Banjul vit au rythme quotidien des coupures de courant


Dans les rues de la capitale gambienne, Banjul, en octobre 2018.
Dans les rues de la capitale gambienne, Banjul, en octobre 2018. Luc Gnago / REUTERS

Un groupe de musique débranché au milieu d’un refrain, la diffusion d’un match de football interrompue arbitrairement, la projection d’une conférence sanctionnée d’un écran noir : en Gambie, tous se plaignent de la distribution de l’électricité.

La capricieuse s’appelle la National Water and Electric Company (Nawec), quand elle n’est pas affublée de noms d’oiseaux. La compagnie nationale d’eau et d’électricité, censée fournir de l’énergie aux 2,1 millions d’habitants du plus petit pays d’Afrique, a été rebaptisée par certains National And Wicked (« vicieuse ») Electric Company. En cas de coupure, c’est la double peine pour les Gambiens puisque l’alimentation en eau dépend du courant électrique.

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« On a les mêmes problèmes depuis l’indépendance », en 1965, se désole Martin Mendy, qui construit une maison d’hôtes dans le quartier de Kololi. Laquelle sera équipée d’un indispensable générateur, a-t-il déjà prévu. « Un gouvernement devrait avoir deux priorités : l’eau et l’électricité », exige-t-il.

Depuis qu’il a prêté serment le 18 février 2017, après la chute de l’autocrate Yahya Jammeh, le président Adama Barrow n’a pas réussi à surmonter cette faiblesse énergétique. Symbole de cet échec, le directeur de la Nawec, lui aussi en poste depuis 2017, a été limogé à l’été. Après cinq mois aux manettes, son remplaçant, Alpha Robinson, a laissé entendre qu’il ne ferait pas de miracle. « La Nawec se détériore depuis plus de cinquante ans », a-t-il déclaré.

Une usine électrique flottante turque

« La population s’attend à ce qu’un changement de gouvernement entraîne une amélioration des services à court terme », avait pourtant prévenu la Banque mondiale dans un rapport sur la Gambie publié en mai 2018. Mais à Banjul, les coupures d’électricité demeurent quasi quotidiennes. Et encore, la région de la capitale gambienne, avec un taux d’électrification de 60 %, est bien mieux lotie que le reste du pays, où 25 % de la population seulement est desservie, selon la Banque africaine de développement.

L’urbanisation croissante et la vétusté des infrastructures concourent à affaiblir le réseau électrique. Par-dessus tout, la Nawec est une entreprise surendettée. Le résultat d’années de mauvaise gestion, d’exemptions accordées à des entreprises et institutions, et de la forte dépendance du pays au prix mondial du fuel. La compagnie « n’est pas capable d’assurer la maintenance de base et encore moins d’investir pour moderniser et développer le système électrique », précisait le rapport de la Banque mondiale.

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Un navire étranger est venu porter secours à Banjul au printemps 2018. Une usine électrique flottante est alors amarrée à quelques mètres de la plage et des pirogues de pêcheurs. Ce bateau turc du groupe stambouliote Karpowership est capable de produire un tiers des capacités du réseau, mais doit repartir en 2020. D’ici à 2024, un grand projet de restauration et de modernisation du réseau électrique, financé par des bailleurs internationaux, doit être achevé.

« Le courant ça va, ça vient », résume avec sérénité Marie Kujabi, assise sur un banc devant son petit atelier de couture. Hier soir et ce matin encore, le quartier de Kololi est privé d’électricité. Seule la machine à coudre manuelle est en service. C’est au tour de son fils de pédaler pour entraîner la courroie et maintenir l’activité. Fatou, qui tient une petite épicerie équipée d’une machine à glaces, est moins philosophe. « Pas d’électricité, pas de crème glacée », se désole-t-elle, notant que les consommateurs boudent également les boissons stockées au réfrigérateur.

Jusqu’à cinq coupures par jour

Pour éviter le chômage technique, certains cybercafés sont équipés de batteries de voiture. Dans les épiceries, une fois la nuit tombée, les gérants font couler un peu de cire sur le comptoir et collent des bougies en guise d’éclairage.

L’activité touristique saisonnière pèse évidemment sur le réseau. Et les vacanciers sont mis en condition dès leur arrivée à l’aéroport où le courant saute parfois lorsqu’ils arrivent devant le tapis à bagages. Mais, privilégiés, les touristes connaissent mieux le ronflement des générateurs que le charme d’une nuit aux chandelles.

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Ces coupures à répétition – jusqu’à cinq par jour – les « agacent » mais ne les gênent pas outre mesure, assure Jim Johanson, vice-président de l’association des hôteliers gambiens. « Ici, l’électricité est plus chère qu’en Europe », affirme-t-il, additionnant le prix du courant aux factures de fuel pour ses générateurs.

Les jours de pénurie, les sans-lumière se retrouvent sur les réseaux sociaux pour laminer la compagnie nationale à coups de bons mots. « Ne me dites pas que ce que nous fait subir la Nawec, ce ne sont pas des violations des droits de l’homme », écrit l’un d’eux sur Twitter.
L’impopularité de la compagnie des eaux et de l’électricité méritait bien une chanson. « Tu ferais mieux de nous fournir de l’électricité, nous voulons voir la ville briller », scande le rappeur gambien Baysic sur le morceau Lights On (Nawec). Au milieu du morceau, la musique s’interrompt brusquement… victime, selon l’artiste, d’une coupure d’électricité.



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