« Federer est un perfectionniste mais il a su rester artiste »

« Federer est un perfectionniste mais il a su rester artiste »


Roger Federer et Severin Lüthi, en marge de l’Open d’Australie 2017.
Roger Federer et Severin Lüthi, en marge de l’Open d’Australie 2017. PAUL CROCK / AFP

Capitaine de l’équipe suisse de Coupe Davis depuis 2005 et ex-coach de Stan Wawrinka, Severin Lüthi (ex-622e mondial en 1995) a connu Roger Federer quand celui-ci avait 11 ans. Il l’a d’abord aidé par intermittence avant de devenir, en 2007, son entraîneur attitré. Et même si un deuxième coach – Paul Annacone entre 2010 et 2013, aujourd’hui Ivan Ljubicic – œuvre à ses côtés, Lüthi, 43 ans, reste le fidèle homme de l’ombre. Après douze ans de collaboration, le discret Bernois se dit encore surpris au quotidien par son illustre élève, en lice au Masters de Londres (10-17 novembre).

Est-il plus compliqué d’être le coach de Federer que de n’importe quel autre joueur ?

Avec « Rodge », quelque part oui on a la pression : ça arrive rarement mais si tout à coup il a des mauvais résultats, c’est clair qu’on commence à s’interroger, peut-être que c’est aussi la faute du coach… Mais ça dépend ce qu’on cherche. De mon côté, je suis très satisfait de notre collaboration jusque-là et suis encore motivé. Mais si on aspire plus à une vie tranquille, c’est sûr que c’est mieux de voyager avec un mec qui est 80e mondial…

Quand j’ai commencé avec lui, je me suis dit que c’était un bon challenge, un honneur certes mais je voulais quand même installer mes trucs. Je lui ai toujours dit : « Je ne viens pas seulement comme ton ami. On est amis mais si je ne peux plus t’aider comme coach… »

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Cela veut dire que vous vous permettez de tout lui dire, quand beaucoup n’osent pas ?

Oui. Mais je pense que cette qualité-là, d’accepter d’entendre les choses, la plupart des grands joueurs l’ont. Je l’ai aussi constaté avec Stan [Wawrinka]. Alors qu’il y a des joueurs, quand ils atteignent un certain niveau, ils se disent : « Bon, maintenant je sais comment faire » et n’acceptent plus la critique. Surtout qu’en tennis, c’est le joueur qui paye le coach.

Certains doutent qu’il ait vraiment besoin d’un coach…

Oui j’ai déjà entendu ce genre de remarque. Je le vois tous les jours, et je sais que même un joueur comme ça a besoin de feedback, c’est important pour lui d’avoir un regard extérieur, ça le fait réfléchir, avancer. Non pas qu’il ne pourrait pas jouer sans coach, mais je suis convaincu que même des joueurs de son niveau ont besoin d’un coach.

Cela lui est-il déjà arrivé d’arriver en traînant des pieds ?

Personne ne peut être à 200 % tous les jours, pas même lui. Mais il est pratiquement toujours de bonne humeur et plein d’énergie. Le degré de passion qu’il a est incroyable. Je croise beaucoup de joueurs, et beaucoup de jeunes quand je vais au Centre national d’entraînement : j’ai parfois l’impression que ce sont eux les vieux et Rodge l’adolescent.

On dit toujours qu’il a les pieds sur terre, il sait que ça ne va pas de soi de jouer si bien depuis des années. Certains joueurs font une bonne saison et ils s’emballent. Rodge, lui, il est reconnaissant pour tout ça, il a gardé ses yeux d’enfant.

Après Wimbledon [défaite en 5 sets face à Djokovic après avoir eu deux balles de match], quand on a repris l’entraînement il était bien. Peut-être que cette défaite était encore présente dans sa tête mais en tout cas de l’extérieur ça ne se voyait pas.

Cela vous faisait sourire de voir que certains l’avaient enterré en 2016…

Ils l’avaient enterré déjà avant ! En 2008, quand il a eu sa mononucléose, je me rappelle d’une « une » qui disait: « Est-ce la fin ? ». Mais je ne vais pas dépenser de l’énergie inutilement en disant à tout le monde: « Vous allez voir comment il va revenir… ».

En même temps, en 2016, on ne savait pas comment le genou allait se remettre après l’opération. C’était une nouvelle expérience pour lui, il n’avait jamais quitté les courts aussi longtemps, je me rappelle quand il a pris la décision d’arrêter sa saison, le lendemain il me disait déjà combien il était motivé pour revenir physiquement plus fort qu’avant.

Je me suis dit : tous les autres, ou un mec normal disons, seraient peut-être au fond du trou, pas lui. Il était tout content de se projeter vers la suite, d’avoir du temps pour faire d’autres choses, pour sa famille, etc. Il tire toujours du positif des situations délicates.

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’il a un jeu plus économique que d’autres ? N’est-ce pas réducteur ?

Non, je pense que c’est un compliment. Mais la façon dont il bouge, sa technique, ça vient surtout de son caractère. C’est quelqu’un de très relax, capable de jouer plus relâché que d’autres. Il est lui-même sur le terrain et à l’extérieur. Souvent, il y a des joueurs qui essaient de l’imiter mais ils sont tellement crispés que ça ne peut pas fonctionner.

Qu’est-ce qui fait sa singularité ?

Je compare les joueurs à un puzzle. Il ne doit leur manquer aucune pièce. Rodge, lui, est incroyablement complet. On dit toujours que du mental découlent la technique, le physique etc. Et je suis d’accord. Cela ne veut pas dire que ses qualités sont « automatiques ».

Quand ils le voient sur le court, les gens se disent : « ça a l’air facile ». Mais je le vois travailler des choses super dures à l’entraînement. Même quand il était numéro un mondial, il a toujours essayé de progresser. C’est un perfectionniste certes mais il a su rester artiste aussi.

Quand il bouge, on n’a pas l’impression que le sol tremble. Pierre Paganini [son préparateur physique] fait un super job depuis des années. C’est sûr qu’il est né avec certaines qualités mais il a dû les travailler. Et puis ses parents lui ont appris à avoir du plaisir en jouant au tennis.

A 38 ans, a-t-il encore une marge de progression ?

Oui, toujours. Si on voit Rafa [Nadal], il joue différemment d’il y a quelques années. Peut-être qu’il y a des choses qu’il ne fait plus aussi bien mais il y en a d’autres qu’il fait mieux. Rodge aussi essaie encore de progresser. C’est par phases. Parfois il y a des périodes où le coup droit fonctionne moins bien, alors il faut retravailler ce coup. Parfois c’est le revers : quand il est revenu après son opération au genou, son revers était super bon, surtout en retour. Il y a quelques années, on ne pensait pas qu’il pourrait encore autant progresser.

Quand vous avez commencé votre collaboration, imaginiez-vous qu’il puisse durer à ce niveau jusqu’à 38 ans ?

Honnêtement, je ne sais pas ce que j’aurais répondu à l’époque. A ce niveau ? Je pense que j’aurais dit non. Mais il arrive à chaque fois à me surprendre. Avec tout ce qu’il a gagné, avec autant de matchs joués… Je trouve ça incroyable d’avoir encore la motivation, d’être encore en bonne santé.

Une fois Nadal et lui à la retraite, le tennis intéressera-t-il toujours autant d’après vous ?

Je ne sais pas… Quand Sampras et Agassi étaient sur leur fin de carrière, je me disais qu’on ne reverrait plus jamais ça, je me demandais : on va regarder qui désormais ? Et puis il y a eu cette génération. Aujourd’hui, j’ai moi-même un peu cette crainte et je ne peux pas dire qu’elle n’est pas justifiée, mais l’histoire montre qu’il y a sans cesse de nouveaux visages.



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