« La COP25 doit apporter des réponses aux préjudices subis par les pays africains »

« La COP25 doit apporter des réponses aux préjudices subis par les pays africains »


Lors d’une inondation à Mogadiscio, en Somalie, en octobre 2019.
Lors d’une inondation à Mogadiscio, en Somalie, en octobre 2019. Feisal Omar / REUTERS

Seyni Nafo porte la voix de l’Afrique dans les négociations climatiques depuis 2011. A 39 ans, ce diplomate malien, apprécié pour son pragmatisme et sa connaissance des dossiers, plaide inlassablement pour que le continent reçoive les moyens de faire face aux conséquences des dérèglements climatiques. Alors que la 25e conférence de la Convention des Nations unies sur les changements climatiques (COP25) débute à Madrid ce lundi 2 décembre, les sujets financiers sont une nouvelle fois sur la table.

Quelles sont les attentes de l’Afrique à Madrid ?

Des sujets techniques, mais éminemment importants pour l’Afrique, doivent être discutés et, nous l’espérons, tranchés : il s’agit notamment du financement des « pertes et préjudices », autrement dit la réponse apportée pour soutenir les pays en développement victimes de catastrophes naturelles. Le principe d’un mécanisme de soutien a été acté il y a cinq ans, mais les discussions académiques, pour ne pas dire « aériennes », se poursuivent sans aucune retombée concrète sur le terrain.

L’Afrique est confrontée à des sécheresses, à des inondations… qui frappent lourdement ses populations et ses économies. Jusqu’à présent, les pays développés proposent de recourir à des outils d’assurance pour couvrir ces risques. Mais cela ne peut être une réponse à long terme. L’assurance est adaptée aux risques dont la probabilité de survenir est faible. Or les événements climatiques extrêmes se multiplient et leur facture s’alourdit. Soit les primes à verser pour s’assurer vont devenir insoutenables – ce qui est déjà le cas pour certains pays –, soit les compagnies d’assurance s’exposent à la faillite.

Il faut réfléchir à d’autres solutions. Nous sommes conscients des contraintes politiques et économiques des pays développés et nous ne venons pas avec un chèque à faire signer, mais il est temps de commencer à parler sérieusement du problème.

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Il sera aussi question du rôle des marchés du carbone pour limiter la hausse des émissions de gaz à effet de serre…

Ces mécanismes de marché doivent être encadrés par des règles robustes pour garantir qu’une tonne de CO₂ vendue correspond bien à une tonne de CO₂ réduite. C’est le plus important pour la planète. L’Afrique demande aussi que soit introduit un prélèvement systématique sur tous les mécanismes de marché pour financer des mesures d’adaptation, comme cela était prévu par le protocole de Kyoto.

Qu’il s’agisse d’accompagner l’Afrique dans sa transition énergétique ou de lui permettre de faire face aux impacts du changement climatique, vous parlez d’une crise de financement généralisée. Le retrait des Etats-Unis de l’accord de Paris a-t-il aggravé ce constat ?

L’impact du retrait des Etats-Unis est très concret. La dynamique qui avait conduit à l’accord de Paris a été cassée. Par exemple, cela s’est traduit en octobre par une reconstitution du Fonds vert pour le climat très en dessous des besoins. Le Fonds vert dispose aujourd’hui de moins d’argent qu’en 2014, alors que l’urgence climatique est décrétée partout. Moins de 10 milliards de dollars pour 136 pays en développement : la symbolique est lourde de sens. Nous attendions que ceux qui se disent les champions de la lutte contre le changement climatique prennent la place des Etats-Unis. Plusieurs pays européens ont fait des efforts en doublant leur contribution. Mais cela n’est pas suffisant. C’est pour nous d’autant plus surprenant que concrètement, 90 % des capitaux distribués par le Fonds vert vont à des institutions financières des pays développés. Il y a une forme de retour sur investissement.

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Pourquoi les pays africains n’utilisent pas directement ce guichet ?

Pour bénéficier du Fonds vert, il faut être en mesure de concevoir des projets d’envergure, de les programmer dans le temps, de maîtriser différents instruments financiers… Cela nécessite une certaine expérience et la plupart de nos institutions financières ne l’ont pas.

La jeunesse se mobilise partout dans le monde, y compris en Afrique. Comment ressentez-vous cette interpellation ?

C’est extrêmement positif. Greta Thunberg et toutes les Greta africaines sont nos meilleures alliées. Nous ne sommes que des experts, des diplomates tenus par leur devoir de réserve, qui essayons de faire avancer les choses dans des salles de négociation. Ces jeunes qui se mobilisent ont davantage de moyens de pression que nous. Comment ne pas les entendre, ne pas les voir ? Ils sont un choc psychologique qui doit conduire à ce que, parmi toutes les crises que le monde traverse, le climat reste au sommet de l’agenda international. La crise climatique est la plus fondamentale que nous devions affronter. Notre survie en dépend.



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