« La crise irano-américaine renforce les “durs” à Téhéran »

« La crise irano-américaine renforce les “durs” à Téhéran »


La montée des tensions avec Washington place le débat en Iran sur le seul terrain de la sécurité et de la loyauté. Outre qu’elle conduit Téhéran à relancer ses activités nucléaires, la politique américaine affaiblit le processus de démocratisation du pays,  estime ce spécialiste du Moyen-Orient.

Propos recueillis par Publié hier à 13h18, mis à jour hier à 16h46

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Clément Therme est chercheur pour le programme Moyen-Orient de l’International Institute for Strategic Studies (IISS) de Londres. Ce fin connaisseur de l’Iran rejoindra le programme Nuclear Knowledges de Sciences Po en septembre 2019 comme chercheur post-doctorant.

Clément Therme.
Clément Therme. IISS

Comment expliquer la stratégie suivie par Téhéran depuis le retour des sanctions américaines et le retrait de Washington de l’accord nucléaire, en mai 2018 ?

La République islamique entend mettre en œuvre une double stratégie fondée sur la dissuasion et le contournement des sanctions. Pour dissuader le président Trump de poursuivre l’escalade guerrière voulue, planifiée et peut-être même rêvée par certains membres de son entourage politique comme [le conseiller à la sécurité nationale] John Bolton ou [le secrétaire d’Etat] Mike Pompeo, Téhéran essaie de démontrer le caractère contre-productif de la politique de « pression maximale » de Washington, en reprenant ses activités nucléaires volontairement suspendues après l’accord international de 2015. De plus, Téhéran menace Donald Trump d’une guerre régionale s’il décide de recourir à l’option militaire contre la République islamique.

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Vu de Téhéran, les préoccupations de politique intérieure américaine finiront par l’emporter, dans la stratégie de Washington, jusqu’aux élections présidentielles prévues en 2020. Selon cette vision, M. Trump ne peut pas se permettre une guerre ouverte avec l’Iran. Néanmoins, malgré le caractère erratique des décisions du président Trump, il n’en reste pas moins que la guerre économique menée par les Etats-Unis constitue un nouveau défi pour la stabilité politique intérieure de l’Iran. Le risque d’un effondrement économique est réel – une récession d’au moins 6 % est annoncée pour 2019. La perte de légitimité populaire des institutions de la théocratie, qui est apparue dans l’espace public à partir de 1999, date des manifestations étudiantes de Téhéran, s’accompagne désormais d’une capacité de redistribution amoindrie de l’Etat iranien à ses clients, en raison de la chute des exportations pétrolières. Ces dernières sont tombées à moins de 500 000 barils par jour au mois de juin, sous l’effet des sanctions américaines.

Manifestation contre les risques d’une guerre avec l’Iran, le 20 juin, à Washington, après le tweet du président Donald Trump –
Manifestation contre les risques d’une guerre avec l’Iran, le 20 juin, à Washington, après le tweet du président Donald Trump – “L’Iran a commis une grave erreur ” – faisant suite à la destruction d’un drone américain dans le détroit d’Ormuz. Jacquelyn Martin / AP

Au-delà de la reprise de l’enrichissement d’uranium, quels leviers la République islamique peut-elle enclencher pour réagir aux pressions ?

Sur le plan diplomatique, pour contourner les sanctions, l’Iran entend diviser la communauté internationale en jouant la carte asiatique. Il renforce ses relations avec la Chine mais aussi avec la Russie, qui est intégrée dans cette stratégie orientale de la République islamique. Au niveau régional, Téhéran s’efforce également d’empêcher le projet de l’administration Trump de constituer un front anti-iranien dans le golfe Persique. Pour ce faire, Téhéran s’appuie sur le sultanat d’Oman, le Koweït et le Qatar, qui ont des positions plus équilibrées par rapport à leur voisin iranien.



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