« Là où il y a des Algériens, on est chez nous »

« Là où il y a des Algériens, on est chez nous »


Des supporteurs algériens lors d’une rencontre amicale face à la Colombie, au stade Pierre-Mauroy de Villeneuve-d’Ascq (Nord), le 15 octobre.
Des supporteurs algériens lors d’une rencontre amicale face à la Colombie, au stade Pierre-Mauroy de Villeneuve-d’Ascq (Nord), le 15 octobre. FRANÇOIS LO PRESTI / AFP

Un sourire béat lui étire les joues. Tarek Gouache, 52 ans, s’est enroulé dans son drapeau vert et rouge qu’il serre comme un précieux doudou. Le temps d’un match, ce supporteur est redevenu un petit garçon. Mardi 15 octobre, cet agent de sécurité a fait le chemin depuis Noyelles-Godault (Pas-de-Calais) pour approcher au plus près l’équipe de son cœur – l’Algérie – qui a dominé avec insolence la Colombie (3-0) lors d’une rencontre amicale au stade Pierre-Mauroy de Villeneuve-d’Ascq (Nord). « La dernière fois que j’ai vu l’équipe nationale, c’était à Constantine, en 1981, contre le Nigeria, lance-t-il. Ça fait trente-huit ans que j’attends de la revoir. »

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Silence. Soupire. Sourire. Et puis, il retient de justesse ses larmes. « Pourquoi je suis venu ici voir l’équipe nationale ? Pourquoi je vis ici ? », répète-t-il. Comme tant d’autres, il a traversé la Méditerrannée, il y a déjà plusieurs décennies, pour échapper à la misère alors qu’« on a des milliards de dollars », peste-t-il. « Jamais, en Algérie, on ne laisse les gens travailler, il y a toujours du sabotage. Mais là, avec Djamel Belmadi, le sélectionneur, on a enfin un homme, un vrai, à la tête de l’équipe nationale », lance-t-il.

Quand il a appris que les champions d’Afrique allaient venir en France – après onze ans d’absence – affronter les Cafeteros (surnom de l’équipe colombienne), il n’a pas hésité à s’acheter une place sur Internet. « C’est un miracle d’avoir eu un billet », répète -t-il. Tous les sièges ont été vendus en quarante-huit heures… Ce soir-là, quelque 40 000 supporteurs algériens venus de Paris, Lyon ou Marseille ont défilé du centre-ville de Lille au stade en affichant leur fierté, leurs couleurs – y compris le fanion coloré amazigh (berbère) – et leurs chants. Les « One, two, three, viva l’Algérie ! » ont fait trembler l’armature métallique de l’enceinte. Quant au Kassaman, l’hymne national algérien, entonné dans les tribunes par une masse verte et rouge, il a dû résonner jusqu’à Alger.

« C’est un bout de l’Algérie qui est venu en France »

« On était obligé de venir », lance Razika, qui cache son regard sous la visière de sa casquette noire. Cette étudiante en génie civil à Valenciennes n’a pas remis les pieds depuis sept mois en Algérie. « Voir tous ces gens, ça me rappelle l’ambiance du bled », lâche-t-elle dans un grand éclat de rire. C’est la première fois qu’elle voit en vrai les Fennecs et « que je rentre au stade », précise-t-elle. En Algérie, les femmes n’ont pas l’habitude de s’y rendre. Elle est venue avec sa bande d’amis qu’elle a connue à Bejaïa, en Kabylie. A côté d’elle, il y a Linda, même âge, mêmes études. Elle est impressionnée, émerveillée même, par tous ses compatriotes qui déploient devant elle des immenses drapeaux. « C’est un bout de l’Algérie qui est venu en France », dit en souriant Linda, sigle amazigh dessiné sur sa joue.

« J’aime autant l’équipe de France que l’Algérie. Il y a chez les Fennecs beaucoup de joueurs binationaux comme moi, et je m’identifie à eux »

Tous ces supporteurs se sont surtout déplacés pour célébrer la victoire des Verts à la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de cet été. « La fête continue », assure Sophienne Khalif, 29 ans qui a fait le voyage de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) avec son grand frère. Pour cet agent de saisie dans un laboratoire, ce match rappelle l’histoire tragique entre l’Algérie et la France ; des souvenirs douloureux liés à la colonisation que l’on retrouve dans chaque famille. Et montre à quel point la diaspora algérienne est importante (plus de 800 000 immigrés selon un récent décompte de l’Institut national de la statistique et des études économiques [Insee]).

« J’aime autant l’équipe de France que l’Algérie. Il y a chez les Fennecs beaucoup de joueurs binationaux comme moi, et je m’identifie à eux, confie Sophienne. Mais la fierté algérienne, c’est dans le sang. » Son frère Mohamed enchaîne : « C’est vrai, c’est difficile à faire comprendre, mais c’est comme ça. Mais, il n’y a aucun esprit revanchard ou haineux. »

Sécurité renforcée

Ces amoureux de leur sélection nationale se sont également attelés à éviter des débordements qu’on a pu voir sur les Champs-Elysées ou ailleurs après les victoires des Fennecs à la CAN, pour « donner une belle image de l’Algérie ». Tarek Gouache, le supporteur de Noyelles-Godault, tient d’ailleurs à préciser : « Vu le contexte actuel en France, je tenais à dire que c’est la première fois que je sors mon drapeau dans la rue ; je ne suis pas un voyou, ni un terroriste. » La soirée s’est déroulée sans accroc.

L’arrière latéral droit algérien Youcef Atal, pendant le match contre la Colombie, le 15 octobre.
L’arrière latéral droit algérien Youcef Atal, pendant le match contre la Colombie, le 15 octobre. MICHEL SPINGLER / AP

A l’intérieur de l’arène, pour éviter le moindre incident, la sécurité a été renforcée avec une présence importante de stadiers (800) et une barrière anti-intrusion a été installée tout autour du terrain. Le sélectionneur Djamel Belmadi a rappelé qu’avant d’atterrir au stade Pierre-Mauroy, certaines villes avaient refusé d’accueillir les Verts. Ce match face à la Colombie « était aussi un test, d’une certaine manière, pour voir si les choses se passent bien. C’est malheureux de dire ça, mais il fallait montrer patte blanche aujourd’hui. Les choses se sont bien déroulées, se réjouit-il. On s’est senti à la maison. On s’est crus à la maison ».

Banderoles politiques

Certains ont regretté qu’un tel match se joue en France, s’indignant du manque cruel d’infrastructures sportives dignes de ce nom en Algérie. « C’est triste », disent-ils, dénonçant l’incurie de leur Etat. Et comme souvent lorsqu’on parle foot avec des Algériens, la politique n’est jamais loin. Les supporteurs ont à plusieurs reprises fredonné la Casa del Mouradia, qui dénonce les vingt ans calamiteux du règne de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika. Un chant devenu un des « hymnes officiels » du Hirak, le « mouvement » populaire qui secoue l’Algérie depuis huit mois.

« Nous profitons de ce rassemblement pour mobiliser la jeunesse franco-algérienne afin qu’elle soutienne le peuple algérien qui vit sous une dictature »

Aux abords du stade, cette révolution a pu se lire sur certaines banderoles : « Pour un Etat civil et non militaire » ; « Libérez les détenus d’opinions » ; « Pas de vote avec la mafia des généraux ». « Nous profitons de ce grand rassemblement pour sensibiliser le nord de la France et mobiliser la jeunesse franco-algérienne afin qu’elle soutienne le peuple algérien qui vit sous une dictature », explique Youcef Ammar Khodja du collectif Pour une Algérie nouvelle. Lui et ses camarades de lutte ne sont pas venus de Paris pour assister au match – ils n’ont pas de billets – mais « pour une action politique », distribuant des prospectus appelant à ne pas voter le 12 décembre à l’élection présidentielle.

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Avec cette victoire sur le terrain et en dehors, Djamel Belmadi ne serait pas contre aller « demain, jouer à Marseille, à Nice ou à Paris ». L’expérience Villeneuve-d’Ascq est « à reproduire ». Il pourra toujours compter sur la diaspora la plus importante de France pour remplir les stades. Comme dirait Bilal, un étudiant de la banlieue parisienne : « Là où il y a des Algériens, on est chez nous. »

Les supporteurs algériens lors de la rencontre amicale face à la Colombie, au stade Pierre-Mauroy de Villeneuve-d’Ascq (Nord), le 15 octobre.
Les supporteurs algériens lors de la rencontre amicale face à la Colombie, au stade Pierre-Mauroy de Villeneuve-d’Ascq (Nord), le 15 octobre. FRANÇOIS LO PRESTI / AFP



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