la triple vie des sœurs arbitres Charlotte et Julie Bonaventura

la triple vie des sœurs arbitres Charlotte et Julie Bonaventura


Les soeurs Julie et Charlotte Bonaventura aux Jeux olympiques de Rio, le 12 août 2016.
Les soeurs Julie et Charlotte Bonaventura aux Jeux olympiques de Rio, le 12 août 2016. ROBERTO SCHMIDT / AFP

Dans le monde hexagonal du petit ballon rond, il n’y a pas qu’Allison Pineau. Les jumelles Charlotte et Julie Bonaventura sont presque aussi connues que la taulière des Bleues : à 39 ans, après vingt ans au sifflet, les deux sœurs ont été retenues pour arbitrer le Mondial de handball féminin au Japon (30 novembre – 15 décembre), leur sixième en dix ans.

Impossible de les manquer sur le terrain, même quand un Luka Karabatic les dépasse de trois têtes. C’est d’ailleurs en arbitrant aussi bien des femmes que des hommes que les jumelles se sont fait un nom : en 2017, elles sont devenues les deux premières femmes à officier lors d’un Mondial masculin.

Après deux olympiades (2012, 2016), des Euros féminins (2010, 2012, 2014, 2018), un Euro masculin à venir en 2020 et sept Mondiaux, leurs CV n’en finissent plus de s’allonger. « C’est un peu cocorico de dire ça, mais pour moi, ce sont les meilleures mondiales », confie François Garcia, directeur national à l’arbitrage à la Fédération Française de Handball.

A croire que tout est rose pour le binôme. Tout, sauf que la discipline n’étant pas professionnelle en France, le duo doit jongler entre arbitrage, travail et vie personnelle. « Il faut être passionnée pour arbitrer, sinon, on ne peut pas y arriver », résume Julie.

« On avait déjà trois cerveaux à l’époque »

Ce jour-là, début novembre, on les rencontre assises côte à côte dans leur vestiaire, leurs cheveux bruns coupés au carré, les jumelles se préparent à troquer leurs tenues de villes pour leur maillot jaune d’officiel. Dans moins d’une heure, elles arbitreront le match de D1 masculine entre le PSG et Aix-en-Provence.

« On mange quoi ce soir ?, lance Julie à sa sœur, en se dirigeant vers un petit plateau-repas qui leur est réservé. Des pommes et des bananes. Ben on ne va pas faire d’excès avec ça ! ». Les deux sœurs pouffent. Ces avant-matchs sont devenus leur routine, même si rien ne les y prédestinait.

Elles ont débuté le handball à huit ans à Aubagne, là où elles ont grandi. Et c’est en cadettes, qu’elles ont découvert l’arbitrage. Par hasard : les tournois se jouaient à trois équipes, celle sur le banc devant arbitrer. « Personne ne voulait le faire. On est deux… c’est tombé sur nous ! », relate Julie, encore amusée à l’évocation de ce souvenir.

Si les deux sœurs rechignent au début, elles finissent par se prendre au jeu. En semaine, elles cumulent études et entraînements ; le week-end, jeu et arbitrage. « On avait déjà trois cerveaux à l’époque ! », plaisante Charlotte.

Elles mettront un terme à leur activité de joueuses à 23 ans, pour se consacrer au sifflet et gravir les échelons : arbitrage en D1 masculine à partir de 2007, premier Mondial féminin en Chine en 2009.

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Des semaines bien remplies

Arbitrage rime avec jonglage. Les jumelles n’ont pas appris l’art du cirque, mais celui de passer d’une vie à une autre. Comme la discipline n’est pas professionnelle, les Bonaventura ne peuvent en vivre. Les indemnités qu’elles touchent – 600 euros pour un match de D1 masculine et 350 euros pour la D1 féminine – ne peuvent remplacer un travail.

Au Mondial, elles gagneront entre 70 et 90 euros par match, plus une prime si elles restent jusqu’à la fin. « L’argent ne peut pas être la motivation pour être arbitre », relève Charlotte.

Les deux sœurs ont dû trouver une autre source de revenus : Charlotte est employée dans une caisse de retraite à Marseille, Julie travaillait dans l’informatique. Au chômage après un licenciement pour raison économique, elle va se reconvertir en mettant son expérience d’arbitre au service des entreprises.

Travail, sifflet mais aussi entretien physique. Les jumelles s’entraînent trois fois par semaine, alternant cardio et musculation. Ce rythme est imposé par la fédération internationale pour suivre la cadence des joueurs sur le terrain.

Les deux femmes partagent le temps qui leur reste entre leur couple, pour l’instant sans enfants, et leurs amis. « Et oui, il y a une vraie vie à côté de l’arbitrage !, s’amuse Julie. C’est fatiguantmais une vitamine et ça repart ! ».

Vers une future professionnalisation ?

Pour le Mondial, Charlotte a dû poser trois semaines de congés. Bien que tous les frais soient pris en charge par l’organisateur, arbitrer a un prix. « Ça doit faire dix ans que je n’ai pas eu de vacances, comptabilise-t-elle. Si j’arrive à me garder quatre, cinq jours, c’est le bout du monde. C’est ça ou ne pas arbitrer. Mais il y a toujours une compensation avec des voyages, des rencontres, un enrichissement humain. »

Depuis deux ans, la direction nationale de l’arbitrage travaille avec la Ligue nationale de handball pour ouvrir un centre d’arbitrage professionnel, dont les locaux seraient à la Maison du handball à Créteil. Le projet devrait voir le jour en septembre 2020 : huit binômes seraient encadrés afin de devenir professionnels.

« C’est une évidence pour moi que Charlotte et Julie doivent en faire partie, affirme François Garcia. Le but est d’améliorer la qualité de l’arbitrage. » Certains joueurs, comme le gardien de but des Bleus Vincent Gérard, se sont déjà plaints de l’absence de professionnalisme pour les officiels en France.

« Nous, pros ? Ça arrivera quand on sera à la retraite ! », raillent les jumelles. Après vingt ans de carrière, elles se sont habituées à leur routine peu commune et sont même parvenues à l’apprécier. « Le jour où on aura perdu cette flamme, ce sera le signe qu’il faut arrêter », sourit Julie.

Pour l’heure, ce n’est pas au programme de leurs vies très chargées : samedi 30 novembre, elles ont fait leurs débuts sur le Mondial, au Japon, en arbitrant le match entre la Roumanie et l’Espagne.

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