le plan “absurde” de Boris Johnson risque d’entraîner une sortie sans accord

le plan “absurde” de Boris Johnson risque d’entraîner une sortie sans accord



Le Premier ministre britannique Boris Johnson a dévoilé son programme à l’approche des élections générales du 12 décembre. Il a promis le retour devant le Parlement dès le mois prochain du projet de loi sur l’accord de sortie de l’UE. Selon les experts, ces annonces ne sont pas réalistes et pourraient bien aboutir à une sortie sans accord.

À deux semaines des élections législatives, le Premier ministre britannique Boris Johnson martèle le même mot d’ordre : ‘Réalisons le Brexit‘. Lors du dévoilement de son programme, dimanche 24 novembre, le chef du parti conservateur a promis de faire sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne d’ici le 31 janvier 2020, puis de nouer un nouvel accord commercial avec l’UE avant la fin d’une période de transition prévue jusqu’en décembre 2020. En cas d’échec, le royaume sortirait de l’Europe sans accord.

À quelques jours du vote, les conservateurs sont toujours en tête des intentions de vote. Selon le dernier sondage de Politico, ils sont donnés à 43 %, devant les travaillistes (31 %) et les libéraux-démocrates (13 %). D’après l’expert électoral Sir John Curtice, interrogé le 15 novembre par Channel 4, il y a “66 % de probabilité” que les conservateurs obtiennent la majorité au Parlement.

Ces derniers souhaitent obtenir un accord commercial calqué sur le Ceta entre l’Union européenne et le Canada. Celui-ci a été négocié pendant plus de sept ans, avant d’être approuvé par le Parlement européen en février 2017, mais il n’est toujours pas complètement effectif car il n’a pas été approuvé de façon unanime par tous les parlements nationaux.

“L’Union européenne n’a jamais scellé d’accord commercial en un an. Et depuis que le Royaume-Uni a rejoint la Communauté économique européenne en 1973, il n’a plus conclu d’accord commercial du tout. Il n’a pas d’expertise institutionnelle”, observe ainsi David Henig, directeur du Centre européen pour l’économie politique internationale (ECIPE).

En octobre dernier, Michel Barnier, le négociateur de l’Union européenne dans le cadre du Brexit, avait également expliqué que le Royaume-Uni risquerait de se voir imposer des barrières commerciales avec l’Union européenne s’ils divergeaient sensiblement de la législation européenne.

“L’accord que nous sommes prêts à discuter c’est zéro tarif, zéro quota, zéro dumping. L’accès à nos marchés sera donc proportionnel aux engagements pris par rapport à des règles du jeu équitables. Et le Royaume-Uni devra respecter des règles du jeu équitables”, avait-il résumé dans une interview au Figaro.

“Peu de place pour du picorage”

Mais pour de nombreux conservateurs, les divergences avec la législation européenne sont la raison d’être du Brexit. Quelques jours avant les commentaires de Michel Barnier, un document obtenu par le Financial Times révélait que le gouvernement conservateur comptait “interpréter” d’une manière très différente le droit des travailleurs britanniques après la sortie de l’Union européenne, alors que Boris Johnson s’était engagé à maintenir les droits des travailleurs sur “un pied d’égalité” avec le règlement européen. Le ministre des Affaires étrangères britannique, Dominic Raab, un fervent partisan du Brexit, a d’ailleurs abondé dans le même sens en affirmant le 17 novembre sur la BBC “qu’ils n’allaient pas s’aligner sur la législation européenne”.

Si le Royaume-Uni veut obtenir un accord de libre-échange avec l’UE, il “y aura peu de place pour du picorage”, analyse Elvire Fabry, chercheuse à l’Institut Jacques Delors et responsable de la politique commerciale européenne. “Il peut y avoir des négociations sur les droits de douanes et les quotas, mais pas sur la législation.”

“La seule chose qui pourrait faciliter une négociation rapide serait que Johnson décide de s’aligner sur le règlement de l’Union européenne”, poursuit Elvire Fabry. “Mais même ce scénario pourrait difficilement aboutir à un accord en seulement un an.”

Un rêve pour la droite dure

À Westminster, les politiques de tous bords en sont tous arrivés à cette inévitable conclusion : si un accord de libre-échange avec l’Union européenne prend des années à se forger et si une victoire électorale de Boris Johnson lui permet de tenir son engagement de ne pas étendre la période de transition, cela conduira à une sortie sans accord.

L’ancien vice-Premier ministre conservateur Michael Heseltine a d’ailleurs jugé “grotesque” le calendrier avancé par Boris Johnson. “Nous sommes partis pour une nouvelle année d’incertitude et la possibilité d’une sortie sans accord à la fin”, a-t-il prévenu sur la BBC.

“Quand la période de transition se terminera en décembre 2020, aucun accord commercial n’aura été conclu et la droite dure réalisera son rêve d’une sortie sans accord”, avait également tweeté en octobre Caroline Lucas, la dirigeante des Verts européens.

Une sortie sans accord obtenu au terme de la période de transition serait en grande partie équivalente à une sortie obtenue en quittant l’Union européenne sans accord de retrait. “La seule différence est qu’à la fin de la période de transition, il y aurait des arrangements pour éviter le rétablissement d’une frontière entre l’Irlande et l’Irlande du Nord”, observe Georgina Wright, chercheuse chargée du Brexit à The Institute for Government.

Boris Johnson pris au piège

Cette nouvelle forme de sortie sans accord pourrait aussi avoir de sérieuses conséquences économiques pour Londres et Bruxelles. “Cela pourrait entraîner le Royaume-Uni dans une récession, tout comme l’Allemagne, avec un effet d’entraînement pour la zone euro et l’économie mondiale”, note Elvire Fabry. Si les conservateurs obtiennent la majorité lors des élections, la question reste de savoir si Boris Johnson abandonnera son vœu concernant la période de transition et demandera une prolongation avant la date limite du 1er juillet.

L’ancien maire de Londres a déjà surpris en convenant d’un accord de divorce similaire à celui de sa prédécesseure Theresa May. Mais Boris Johnson doit sa place au 10, Downing street aux “brexiters” purs et durs du camp conservateur, dont le soutien a été essentiel pour sa victoire l’an dernier à la tête du parti. Il est notamment significatif d’observer que lors de la négociation d’un nouvel accord de retrait Johnson ait accédé à la demande des membres de l’European Research Group (ERG), le groupe eurosceptique qui regroupe les députés brexiters du parti conservateur : se débarrasser du backstop, cette clause de sauvegarde censée éviter le rétablissement d’une frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord.

Si Johnson gagne le 12 décembre, il sera “pris au piège”, estime Quentin Peel, un expert en politique britannique pour le think tank Chatham House à Londres. “Soit il accepte un accord commercial conclu par les 27 de l’UE, ce qui serait un anathème pour la frange dure des Brexiters de son parti, soit il leur donne ce qu’ils désirent et nous nous dirigerons vers une sortie sans accord.”

Un autre facteur pourrait aggraver ce dilemme pour Boris Johnson. Sachant qu’aucun chef conservateur n’a obtenu une majorité significative depuis Margaret Thatcher en 1987 pour son troisième mandat, les experts s’attendent à ce que la victoire des Tories soit courte.

Si tel est le cas, souligne Quentin Peel, l’ERG deviendrait “une très grande minorité” au sein du parti conservateur et serait capable de “retenir le Premier ministre en otage” afin de l’empêcher de prolonger la période de transition et d’obtenir un Brexit selon leurs propres termes.

Adapté de l’anglais par Stéphanie Trouillard. Cliquez ici pour lire l’article original.



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