L’édition jeunesse africaine, plus dynamique que jamais mais encore trop peu visible

L’édition jeunesse africaine, plus dynamique que jamais mais encore trop peu visible


Dans une librairie éphémère au Palais de la culture d’Abidjan, le 19 mai 2019.
Dans une librairie éphémère au Palais de la culture d’Abidjan, le 19 mai 2019. ISSOUF SANOGO/AFP

A Montreuil, ces jours-ci, l’Afrique est partout et nulle part en même temps. Ses animaux, ses paysages, son histoire, ses personnages hauts en couleur, ses musiques et ses contes s’exposent sur tous les étals du Salon du livre et de la presse jeunesse. Mais les éditeurs africains, eux, sont quasiment absents.

A l’exception de deux petites maisons, la tunisienne Editions du Jasmin et la marocaine Marsam Editions, qui publient des albums souvent bilingues français-arabe, les professionnels du continent n’ont pas pu prendre stand lors de cet important rendez-vous annuel qui se tient cette année du 29 novembre au 2 décembre dans la ville de Seine-Saint-Denis. « Sans subvention, cela reste encore trop cher pour nous », explique tout de go Robert Nkouamou, qui dirige les éditions Akoma Mba au Cameroun. Il a quand même fait le déplacement à Montreuil, « en visiteur ».

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L’éditeur, ancien professionnel de l’imprimerie, a repris il y a sept ans la maison créée en 1996 par des auteurs. « A l’époque, ces passionnés se sont rendu compte que pour faire aboutir leurs projets, ils devaient se faire éditeurs. Ils se sont lancés, sans formation de gestionnaire. » Quand Robert Nkouamou rachète Akoma Mba, en 2012, il décide de retravailler le catalogue, un fonds riche mais qui pêche par son côté artisanal. Il s’agissait de « corriger les albums, retravailler la colorimétrie, peaufiner les maquettes, la gravure, en reprenant une fabrication soignée qui nous hisse au niveau des standards internationaux », détaille-t-il.

Pour atteindre ce but, la maison a monté son propre studio, avec directeur artistique, scénaristes, coloristes, illustrateurs, relecteurs… L’éditeur travaille désormais à étoffer son catalogue, spécialisé dans le livre loisir et la bande dessinée, en créant la collection « Source de savoirs », qui ambitionne de collecter les contes et légendes des peuples béti, peul, bamoun « et bien d’autres encore » en 52 albums. « Désormais, nous aspirons à être critiqués sur autre chose que la forme, même si notre catalogue reste modeste avec seulement 32 références », conclut M. Nkouamou. Et en 2020, promis, Akoma Mba aura son stand à Montreuil.

Education « enrichie »

L’aventure de cette maison d’édition camerounaise illustre bien les évolutions du secteur ces vingt dernières années. Celui-ci s’est professionnalisé, structuré économiquement, offrant une riche variété de créations dont la qualité ne cesse de monter en gamme. De Dakar à Antananarivo en passant par Abidjan, Cotonou ou Yaoundé, les parents ont désormais accès à une littérature jeunesse foisonnante, parfois en langues locales, grâce aux sites Internet des maisons d’édition elles-mêmes mais aussi à des portails d’achat tels qu’Africavivre, Afrilivres ou même Amazon.

La multiplication des événements autour du livre et de la bande dessinée à destination du jeune public est aussi gage du dynamisme du secteur : Foire internationale du livre et du matériel didactique de Dakar, Salon international du livre de Yaoundé ou d’Abidjan, Salon du livre jeunesse de Cotonou, Salon africain de la bande dessinée et de la lecture pour la jeunesse de Kinshasa, Foire panafricaine du livre pour enfants au Kenya… Derniers-nés, Conakry et Casablanca tiennent désormais salon, depuis 2017 et 2019, pour fêter l’édition jeunesse. En France, des associations comme D’un livre à l’autre se démènent aussi pour faire connaître la richesse de la production afro-caribéenne avec son salon de Clichy (Hauts-de-Seine), qui s’est tenu les 23 et 24 novembre pour la septième année consécutive.

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Pour être plus solide et plus visible, plusieurs éditeurs jeunesse ont investi le domaine du livre scolaire et parascolaire. La filière s’est aussi organisée en différents collectifs d’associations. Elle communique désormais grâce au travail de passionnés qui proposent des articles sur le secteur, des sélections et des critiques des nouveautés, témoignant de la créativité des auteurs et des illustrateurs. Ces revues professionnelles ou amateurs, telles qu’EditAfrica, Muna Kalati ou Takam Tikou, n’hésitent pas non plus à interpeller les institutions du continent sur leur faible empressement à investir dans une éducation « enrichie ».

Bibliothèques et « vente au poteau »

Car tous ces beaux livres ont encore du mal à parvenir aux enfants eux-mêmes. Si des efforts conséquents ont été consentis par les Etats africains ces vingt dernières années pour assurer une éducation de base à leur jeunesse – le Sénégal et le Cameroun ont atteint un taux d’alphabétisation pour les 15-24 ans de 70 % et 85 %, selon l’Unesco –, ils n’ont pas encore mis les moyens pour faire du livre loisir un vecteur d’éducation. « Les Etats doivent revoir leurs politiques publiques du livre, créer des bibliothèques, des centres de documentation et aider au développement des filières », analyse le chercheur camerounais Christian Ngnaoussi Elongué, créateur de la web-revue Muna Kalati : « Car même quand les enseignants sont bien formés pour valoriser la culture du livre, ils se retrouvent devant des classes de 80 élèves et la difficulté de s’assurer qu’ils apprennent correctement les bases. »

L’état déplorable des bibliothèques en Afrique en témoigne. Malgré des initiatives privées comme au Sénégal, où un réseau de 85 lieux a émergé en vingt-cinq ans grâce au projet associatif Lire en Afrique, tout reste à faire pour que les enfants africains aient accès au livre. Loin d’être isolée, la situation de la Guinée parle d’elle-même : « Sur 35 bibliothèques, seulement 15 sont actives dans tout le pays », se désole Marie-Paule Huet, directrice des collections jeunesse aux éditions guinéennes Ganndal et ancienne bibliothécaire : « Aucun budget n’est accordé à l’acquisition de nouveaux livres et les étagères sont occupées par des ouvrages issus de dons qui n’ont pas grand-chose à voir avec le quotidien des petits Guinéens. »

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« La créativité des éditeurs permet de contourner cette difficulté », explique Véronique Tadjo, écrivaine ivoirienne à succès qui s’est lancée dans l’édition et l’illustration jeunesse il y a une dizaine d’années : « Mais sans bibliothèques dignes de ce nom, le livre africain ne pourra pas se développer davantage. Il faut amener les livres là où sont les enfants : à l’école. »

Face à cette quasi-absence de soutien institutionnel et de support scolaire, les stratégies commerciales à l’ancienne continuent de faire leurs preuves sur tout le continent : au-delà de la valorisation des catalogues sur Internet, on place ses créations chez les coiffeurs, les petits commerçants et dans les supermarchés des grandes villes, on quadrille les quartiers en faisant du mailing « sous la porte », on continue de « vendre au poteau » sur les marchés. « Notre meilleur vecteur pour atteindre les enfants reste donc les parents », ajoute Robert Nkouamou, d’Akoma Mba. D’autant plus que la diffusion et la distribution de toute cette production restent un problème économique majeur pour le secteur.

« Eblouir les enfants avec leur propre histoire »

En attendant, les éditeurs et auteurs africains ou de la diaspora se démènent pour développer une offre à hauteur d’enfant et qui valorise les innombrables cultures du continent. Un moyen de décentrer le regard qui reste encore trop fixé sur l’Occident. « Quand on était enfant, même dans les années 1990, témoigne Christian Ngnaoussi Elongué, on se nourrissait de Picsou Magazine, de Blanche-Neige et des aventures du superhéros Zembla, inventé par des Français. Cela a nourri un rêve d’Europe, la construction d’un imaginaire étranger désirable et même une envie d’exil. Aujourd’hui, l’édition jeunesse africaine donne à aimer ce qui est produit localement, le patrimoine dont les enfants sont les héritiers. »

Une ambition incarnée, exemple parmi tant d’autres, par la maison d’édition malienne Cauris Livres, créée par Kadiatou Konaré, avec la collection « Lucy », lancée en 2013 à destination des enfants à partir du CP. Chaque album est consacré à une grande figure politique, médiatique, historique ou sportive du continent : de la Sud-Africaine Miriam Makeba au marathonien éthiopien Abebe Bikila, en passant par le Ghanéen Kwame Nkrumah ou le Nigérian Fela Kuti. « L’idée est d’éblouir les enfants avec leur propre histoire, explique la Franco-Camerounaise Kidi Bebey, qui dirige la collection. Faire comprendre aux enfants que le centre du monde est désormais partout. C’est une nécessité pour les enfants issus d’Afrique mais aussi pour les autres, qui ont besoin d’apprendre une histoire élargie du monde. »



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