« Pour le président Erdogan, celui qui tient Istanbul tient la Turquie »

« Pour le président Erdogan, celui qui tient Istanbul tient la Turquie »


Après l’annulation, fin mars, de la victoire du candidat de l’opposition par le régime de Recep Tayyip Erdogan, la nouvelle élection municipale d’Istanbul, le 23 juin, représente un moment crucial pour le pays.

Propos recueillis par Publié hier à 12h20

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Ancien ambassadeur de l’Union européenne (UE) à Ankara, après avoir été notamment ambassadeur de France au Maroc, puis de l’UE à Damas et à Tripoli, Marc Pierini est actuellement chercheur invité au Centre Carnegie de Bruxelles.

Marc Pierini.
Marc Pierini. Babelio

Quel est l’enjeu de l’élection municipale du Grand Istanbul pour le président Erdogan ?

D’abord, il y a le symbole : c’est à Istanbul que Recep Tayyip Erdogan a remporté son premier succès politique, en 1994. Cette métropole fut son tremplin, et il aime répéter que « celui qui tient Istanbul tient la Turquie ». Depuis un quart de siècle, la gestion municipale a été à la fois la vitrine et le creuset de l’islamisme politique turc.
Ensuite, il y a surtout des enjeux financiers, vitaux pour l’AKP [Parti de la justice et du développement, islamo-conservateur, au pouvoir], car les municipalités – à commencer par Istanbul – alimentent les caisses du parti au pouvoir à travers des marchés publics. Si l’opposition remportait Istanbul, elle pourrait trouver des dossiers embarrassants dans les archives. Et la manne financière se tarirait pour l’AKP. Le régime peut difficilement se permettre de perdre Istanbul. Il risque donc de tricher massivement.

L’annulation de l’élection du candidat de l’opposition, Ekrem Imamoglu, a-t-elle marqué un virage dans la dérive autoritaire du régime ?

Lors des scrutins nationaux précédents – le référendum de 2017 instaurant un régime présidentiel, les législatives et la présidentielle de 2018 –, les fraudes ont été limitées : campagne inéquitable, validation d’enveloppes non estampillées, fermeture de bureaux de vote dans le Sud-Est kurde sous état d’urgence. Cette fois, les pressions politiques sur le Haut Conseil électoral ont été manifestes. L’élection du maire du Grand Istanbul, perdue en mars par l’AKP, a été invalidée au motif que certains assesseurs n’étaient pas des fonctionnaires. Ce, alors que les trois autres niveaux du scrutin municipal, gagnés par l’AKP, avaient été validés. Il s’agissait pourtant des mêmes assesseurs et des mêmes bureaux de vote. Pour une partie de l’électorat, le message est clair : un scrutin gagné par l’AKP est légitime ; un scrutin perdu par l’AKP dans les mêmes conditions est annulé.

Ekrem Imamoglu (Parti républicain du peuple, CHP), lors de sa seconde campagne pour les législatives, à Istanbul, le 22 mai.
Ekrem Imamoglu (Parti républicain du peuple, CHP), lors de sa seconde campagne pour les législatives, à Istanbul, le 22 mai. Murad Sezer / REUTERS

Comment cette victoire d’Imamoglu a-t-elle été possible ?

La résistance démocratique à Istanbul a été plus forte que l’AKP ne l’avait prévu. Ekrem Imamoglu a réussi à cristalliser les voix de l’opposition au-delà de son Parti républicain du peuple [CHP], héritier de Mustafa Kemal [le fondateur de la République de Turquie] et symbole de la laïcité républicaine. Lui-même religieux et ne s’en cachant pas, il a su remporter des suffrages parmi les déçus de l’AKP. De plus, il parle aux électeurs avec respect et les rassure en dépassant les clivages. Ses chances de l’emporter vont dépendre de l’équité du scrutin.



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